Cancer : un impératif de santé publique 04/02/2022 | Article

Soutenue par les progrès scientifiques et technologiques, la guérison de certains cancers ne relève plus de l’utopie. Outre un meilleur contrôle de la maladie, l’interdisciplinarité sera l’un des principaux leviers de la transformation. Comme souvent, le financement sera le moteur du changement.


Les données officielles sont sans appel1. Deuxième cause de mortalité dans le monde, le cancer a provoqué dix millions de décès en 2020. Selon le CIRC, un tiers d’entre eux sont directement liés à cinq grands facteurs de risque : l’obésité, l’alimentation, la condition physique, l’alcool et le tabac, principal responsable du cancer le plus meurtrier, celui du poumon… qui concentre 18 % des victimes. Autre caractéristique notable : le cancer est une maladie en pleine expansion avec dix-neuf millions de nouveaux cas détectés. Ceux du sein, du poumon, du colon, de la prostate et de la peau sont les plus représentés en termes d’incidence. Explicites, les principaux indicateurs de criticité témoignent du chemin qui reste à parcourir pour réduire les impacts sociaux, humains et financiers du cancer, dont la charge annuelle est estimée 1 160 milliards de dollars2. Outre un accès élargi à des traitements de plus en plus sophistiqués, la prévention et le dépistage précoce seront deux paramètres essentiels. Impérative, la mise à l’échelle des services existants serait aussi rentable : elle pourrait rapporter 12,43 dollars par dollar investi3.

 

Des progrès significatifs

Portées par une recherche dynamique, plusieurs avancées majeures ont été observées durant la dernière décennie. « Elles résultent d’une meilleure compréhension de la maladie, de ses facteurs de risque et de ses circonstances de survenue », estime le Pr Fabrice Barlesi, directeur général de Gustave Roussy. Plus préventive, notamment grâce aux progrès effectués dans le domaine du dépistage, la médecine oncologique a indéniablement gagné en précision. La connaissance scientifique n’est pas étrangère à ce phénomène. « Le génotypage moléculaire des cancers, en grande partie achevé, a facilité la mise au point de stratégies thérapeutiques ciblées très efficaces qui ont sensiblement amélioré la prise en charge de nombreux patients. » Une évolution radicale qui a également favorisé l’avènement de l’immunothérapie. « Cette nouvelle approche, qui permet de rétablir l’activité du système immunitaire, a produit des résultats très intéressants dans des maladies au pronostic très sévère, comme les mélanomes ou les cancers du poumon », constate Fabrice Barlesi. Selon lui, 15 à 20 % des patients traités par immunothérapie ont vu leur espérance de vie très significativement prolongée. Autre tendance lourde : l’arrivée des CAR-T cells trace incontestablement de nouvelles perspectives dans le traitement des cancers hématologiques, validées par de premiers succès. Prometteuse, cette technologie doit désormais être déclinée dans le champ des tumeurs solides.

 

Des attentes réalistes

Pour franchir une étape supplémentaire, les scientifiques devront relever de nombreux défis. « Il faudra trouver un moyen de contourner les résistances primaires qui rendent les immunothérapies inopérantes chez certains patients, soit en les combinant entre elles, soit en les associant à d’autres traitements », explique le Pr Barlesi. Parmi d’autres enjeux, la difficulté consistera notamment à mieux contrôler la maladie. A l’instar des CAR-T cells, le développement des thérapies cellulaires et de nouvelles thérapies ciblées devraient y contribuer. De toute évidence, l’anticipation sera l’un des maîtres-mots de la transformation. « Nous devrons être capables de créer des avatars d’une tumeur qui nous permettront de tester et d’identifier les solutions thérapeutiques les plus adaptées à chaque patient. Nous devrons agir en amont du traitement pour optimiser ses chances de réussite. » Longtemps négligée, la gestion de l’après-cancer sera également une voie de progrès majeure, en particulier chez les enfants. L’objectif est limpide : minimiser l’impact des traitements et de la maladie pour permettre aux patients de vivre le plus longtemps possible… dans les meilleures conditions possibles. Pour atteindre cet idéal, plusieurs freins devront être levés. « L’interdisciplinarité sera le premier moteur de l’innovation de rupture. Le croisement des expériences et des expertises sera notre force », assure Fabrice Barlesi.

 

Des enjeux financiers majeurs

Comme souvent, l’investissement sera le moteur du changement. « L’impulsion pourra être donnée par les Etats ou les grandes institutions académiques, mais elle devra être impérativement soutenue par des financements privés et la philanthropie », commente Rudi Van Den Eynde, Head of Thematic Global Equity. De plus en plus pointus, les traitements contre le cancer nécessiteront des moyens financiers renforcés pour stimuler la recherche. Hétérogénéité des maladies oblige, elle se concentrera davantage sur des sous-groupes de patients, non sans accroître le coût des programmes lancés. Indispensables, les partenariats public-privé ne suffiront pas. « Les fonds d’investissement devront apporter leur contribution pour faciliter la découverte et accompagner la diffusion des nouveaux médicaments. » Entre autres exemples, il cite notamment le cluster de Boston, qui incarne « la voie à suivre ». Gage de rapidité et d’efficacité, cette émulation reste toutefois soumise à condition : « Plus ouverts aux opportunités dans le secteur de la santé, les opérateurs financiers devront accepter une prise de risque inhérente à toute recherche scientifique. Pour alléger le poids de cette incertitude, ils devront s’appuyer sur des avis spécialisés. La confiance sera un paramètre déterminant dans la décision d’investissement. » Une chose est sûre : les mondes académique, industriel et financier devront coopérer plus étroitement pour le bien commun. Plutôt optimistes, le Pr Barlesi et Rudi Van Den Eynde croient fermement à la théorie du décloisonnement dans l’intérêt des patients.

 

La voie de la guérison

Longtemps considérée comme une maladie incurable, le cancer pourrait devenir une "simple" maladie chronique. A la faveur des progrès thérapeutiques annoncés, son éradication peut-elle être envisagée à moyen terme ? « La guérison, au sens strict du terme, paraît totalement illusoire. La maladie pourrait néanmoins devenir un accident de la vie que l’on parviendrait à surmonter dans la majorité des cas. Nous arrivons actuellement à guérir près de la moitié des cancers. Cette proportion pourrait atteindre les deux tiers d’ici à la moitié du siècle », annonce le Pr Barlesi. Au-delà des seuls traitements médicamenteux, la prévention et l’éducation joueront un rôle prépondérant dans le processus décrit. « Pour parvenir à l’objectif, la lutte contre la tabagisme, l’alcoolémie ou la malnutrition devra être appuyée par des politiques publiques plus volontaristes. La systématisation de la vaccination contre le cancer du col de l’utérus devra s’inscrire dans cette même logique. » Le dépistage précoce sera également un levier critique. « Plus tôt nous parviendrons à détecter la maladie, mieux nous arriverons à la soigner ! A tout le moins, c’est la garantie d’un retour à la société plus rapide et d’une espérance de vie plus longue ». Dans ce domaine, l’intelligence artificielle pourrait à la fois permettre de nourrir la connaissance scientifique et d’affiner la précision du diagnostic. « La simplicité, l’accessibilité et l’équité seront trois variables déterminantes pour susciter l’adhésion des patients », conclut Fabrice Barlesi.

Partenaire du projet PRISM, le centre national de médecine de précision lancé par Gustave Roussy, l’Université Paris-Saclay, CentraleSupélec, l’Inserm, rejoints par Unicancer et l’ARC, Candriam apportera sa contribution à la lutte contre le cancer. Par l’intermédiaire de son réseau d’experts, il ciblera les développements, les projets et les solutions les plus utiles à la collectivité.

 

 

Journée mondiale du cancer : le défi de la (re)connaissance

Pour des soins plus justes ! Cette année, la journée mondiale du cancer sera centrée sur la compréhension et la reconnaissance des iniquités dans la prise en charge de la maladie. Cet événement sera notamment l’occasion de remettre en question ce statu quo qui se traduit par la perte de trop nombreuses vies humaines. Traitement, prévention, dépistage… Un accent particulier sera porté sur l’accès aux services de santé essentiels qui varie ostensiblement selon les revenus, le niveau d’instruction et la situation géographique. Outre la réduction des discriminations liées à l’origine ethnique, au sexe, à l’orientation sexuelle, aux handicaps et aux modes de vie, la communauté internationale devra également relever le défi de la connaissance. « L’information, la sensibilisation et l’éducation des populations, en particulier des plus jeunes, seront des leviers majeurs dans la lutte contre le cancer », rappelle le Pr Fabrice Barlesi, directeur général de Gustave Roussy.

 

 

Test sanguin : une découverte très encourageante

C’est une grande première. Des chercheurs de l’université d’Oxford* sont parvenus à développer un test sanguin susceptible de détecter précocement n’importe quel cancer chez des personnes présentant des symptômes inexpliqués, comme la perte de poids ou la fatigue. Incapable d’identifier le type de la tumeur, cet outil permettrait néanmoins de repérer la présence éventuelle de métastases avec une efficacité de 94 %. Basé sur l’analyse métabolomique par résonance magnétique nucléaire, utilisée avec succès dans le dépistage de la sclérose en plaques, il a été testé sur des échantillons sanguins fournis par 300 patients. La méthode doit désormais être expérimentée à plus grande échelle pour confirmer cette promesse.

(*) « Metabolomic biomarkers in blood samples identify cancers in a mixed population of patients with nonspecific symptoms », Clinical Cancer Research (janvier 2022).

 


1« Global cancer statistics 2020 : GLOBOCAN estimates of incidence and mortality worldwide for 36 cancers in 185 countries », International agency for research on cancer (décembre 2020).

2« Assessing national capacity for the prevention and control of noncommunicable diseases : Report of the 2019 global survey », World health organization (mars 2020).

3« Global costs, health benefits, and economic benefits of scaling up treatment and imaging modalities for survival of 11 cancers: a simulation-based analysis », The Lancet Oncology (mars 2021).